Le côté obscur de l’abondance


C’est une très mauvaise idée de monter un bar si tu essayes d’arrêter de boire de l’alcool.

Ou de traîner dans un Teknival si tu essayes de te libérer de la drogue.

C’est pour ça qu’on dit souvent aux gens qui veulent perdre du poids que la bataille la plus importante, c’est celle des courses et pas celle des repas : si on ne laisse entrer dans son frigo que des aliments sains, alors on aura moins de chances de rechuter.

Sur le web, on entend toutes sortes de fous, que j’appelle les « gourous de la volonté », qui ne parlent que de force, d’autodiscipline et de motivation.

Ils font du mal aux gens, parce qu’ils poussent une philosophie qui valorise davantage le sacrifice que les résultats.

Pour eux, tout ce qui compte, c’est de s’être flagellé assez, de s’être privé assez, de s’être poussé assez pour pouvoir se respecter ou « être un homme ».

Vivre une vie saine et équilibrée ne les intéresse pas si les moyens utilisés pour y parvenir sont trop faciles.

Ce sont des puritains des temps modernes.

Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est qu’on n’a pas besoin d’utiliser sa volonté, qu’on n’a pas besoin de « s’autodiscipliner » si on a créé un contexte adéquat : un environnement dans lequel il est difficile de pratiquer le comportement qu’on essaye arrêter.

Mets un ancien alcoolique dans un bar, et il devra lutter, se forcer, et il échouera sans doute.

Mets-le dans un environnement dans lequel personne ne boit, et où il faut faire quinze kilomètres à pied pour pouvoir acheter une bière, et d’un coup il n’aura plus besoin de se forcer…

Pourquoi je parle de ça ?

Parce qu’on fait face à un énorme problème, qui empire chaque année :

Tout devient disponible, plus facilement que jamais.

Tu veux perdre du poids et tu as fait tes courses consciencieusement pour ne faire entrer que des légumes dans ton frigo ?

Ça ne sert plus à rien si tu peux commander tous les hamburgers que veux en pleine nuit, sur UberEats ou sur FoodPanda.

Tu repars à la case zéro : il va falloir exercer ta volonté, lutter, revenir à l’âge de pierre, et utiliser la force contre toi-même.

Tu voulais travailler sur un grand projet, comme l’écriture d’un livre, un devoir si tu es étudiant, ou bien l’apprentissage d’une langue ? Tu t’étais construit un cadre de travail parfait chez toi, en retirant toutes les tentations, en t’installant un siège et un bureau confortable, en choisissant même une playlist qui t’aide à te concentrer ?

Tout ça ne sert plus à rien si tu fais ce travail sur ton ordinateur connecté au wifi, ou si tu as un téléphone dans la poche. Les réseaux sociaux, les messageries, tes e-mails et même Google t’obligent à revenir à la méthode Neandertal : la force brute, la volonté.

Ce qui m’a beaucoup frappé quand j’ai commencé à gagner beaucoup d’argent avec mon entreprise, c’est que l’accès à des ressources quasi illimitées rend la vie bien difficile.

Je sais que ça peut surprendre de lire ça. Mais quand on peut à peu près tout faire, et qu’en plus on a le temps de le faire… On peut très vite tomber bien bas. Dans des addictions. Dans des comportements toxiques qui apportent du plaisir à court terme, mais qui te détruisent de l’intérieur sur le moyen terme.

Et pour éviter de sombrer, il faut faire usage de sa volonté, à un point tel qu’on n’avait jamais eu à le faire autrefois, quand on n’avait pas encore cette liberté.

C’est l’une des raisons, d’ailleurs, pour lesquelles j’ai mis en place des règles d’épargne strictes, que je me suis installé à la campagne, et que j’évite tous les environnements dans lesquels il serait trop facile d’avoir accès à tout.

Parce que je crois que l’usage de la force est inutile, tant qu’on a encore du pouvoir sur le choix du contexte.

C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je suis revenu aux objets qui n’ont qu’un seul usage : la machine à écrire, le lecteur MP3, le téléphone Nokia.

Parce que la vie que je veux mener est une vie de lecture et de création, de nature et de paix, dans laquelle 99 % des contenus, applications et divertissements qu’on peut trouver sur le web n’ont pas leur place.

Et comme je ne suis pas un Cro-Magnon, j’ai préféré créer le bon contexte plutôt que de vivre dans une lutte permanente contre moi-même.

Mais malheureusement, il viendra un jour où ça deviendra très difficile à faire pour la plupart des gens.

Parce qu’on vit dans un monde dans lequel il suffit de trois clics pour commander 15 kg de BigMacs et d’une seconde de faiblesse pour se retrouver enchaîné à un réseau social infernal pendant les deux heures qui suivent…

Et n’est que le début.

Le prix à payer pour avoir accès à l’abondance, c’est l’usage de la force. Le retour au silex. La lutte contre soi-même.

C’est pour ça que je crois de plus en plus que ceux qui prêchaient les bienfaits de la vie sobre avaient compris pas mal de choses…


📷 La photo du jour :

Une fleur des champs, sur mon terrain.

Je n’ai jamais trop compris l’obsession de certains pour les pelouses « parfaites »…


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